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Questionnements d'ordre éthique à propos du café des chats de Paris

01/10/2013

Bonjour,

Je viens de prendre connaissance de votre second article à propos de l'ouverture du Café des Chats dans le marais. 

Je souhaitais donc m'entretenir avec vous de quelques éléments, en ceci que votre site est tout de même un portail assez important (je ne connaissais pas, je viens d'y faire un tour assez complet, je suis très agréablement surprise) en matière de site web ayant pour thème "vivre avec les chats".

Bon, je vais commencer par vous dire que je suis l'auteur d'un article publié sur Rue89 quelques jours avant l'ouverture officielle du café, disponible à cette adresse : http://www.rue89.com/2013/09/19/chat-agrementer-cheesecake-non-merci-245789 .

Je fais aussi partie des gens dont tous les messages ont disparu de la page Facebook du café. En vous lisant au sujet du droit que se réserve l'administrateur d'un site, ou d'une page, à censurer les propos "désagréables voire cons", je ne peux que tomber d'accord (en tout cas sur la connerie!) Ceci étant, je dois vous dire que les interventions censurées par Mme Gandelon sont loin d'être "connes"; la plupart d'entre elles étaient en fait basées sur des questionnements d'ordre éthique. Au hasard : peut-on affirmer que ce commerce n'est pas basé sur l'exploitation animale (selon les dires de Mme Gandelon) alors que ce sont les chats, et eux seuls, qui font venir les clients et sonner le tiroir-caisse ? Le terme "exploitation" souffre d'une connotation péjorative, souvent à juste titre (exemple au pif : le travail des enfants); je l'ai, pour ma part, souvent employé en respectant la définition que m'en donnait le dictionnaire ("1. Mise à profit, utilisation de quelque chose".) Me fiant à celle-ci, je ne voyais pas en quoi le Café des Chats n'exploite pas les animaux, et sollicitais des explications publiques, que je n'ai jamais eues (pas plus que je n'ai eu de réponses en privé, soit dit en passant). J'appelais également les gens à réfléchir sur leurs propres contradictions : tous les "fans" facebook s'autoproclament "amoureux des chats" (un terme que je n'aime pas, qui ne veut rien dire à mon sens si ce n'est un contresens total sur ce qui peut lier l'humain au chat). Pourquoi, dès lors, ne pas préférer faire du bénévolat pour sauver la vie de l'un de leurs soi-disant "animaux préférés" ? C'est tout de même (je parle en connaissance de cause) une expérience autrement plus saine (mon humble avis) et gratifiante. Je n'ai eu aucune réponse, et j'ai été censurée sur cela également.

Quant aux commentaires "désagréables", je me contenterai de dire que "qui sème le vent récolte la tempête", et celle-ci n'est pas finie, je m'en porte garante. Pourquoi ? 

Mme Gandelon base la quasi-intégralité de son argumentaire commercial sur le sauvetage animal, donc sur un prétendu réel intérêt pour la cause animale. Sauvetage par ci, sauvetage par là, chats de refuge par ci, chats de refuge par là, la patronne en fait des tartines. C'est même marqué sur le règlement intérieur collé sur la porte d'entrée : "pour que la nouvelle vie de nos chats sortis de refuge soit la plus agréable possible..." (Desproges disait "La culture c'est comme la confiture, moins on en a, plus on l'étale!" J'ai l'impression que c'est un peu pareil avec l'éthique chez Mme Gandelon).

Alors voilà, bouhouhou, pauvres chats sortis de refuge ! 

Je me renseigne : les chats n'étaient pas en refuge, mais en Famille d'Accueil, attendant d'être adoptés. Bon, je dois vraiment "voir le mal partout", ce qui est idiot, alors je continue de creuser : ce devaient être des chats qui attendaient d'être adoptés depuis au moins des années ! Ah, ben non, c'est pas ça non plus : tous les chats ont moins de cinq ans, la moitié ont moins d'un an, une chatonne de la bande a trois mois. Bon. Mais alors, peut-être qu'ils sont très moches, qu'il leur manque une patte, qu'ils ont une maladie chronique susceptible de freiner considérablement, voire de rendre impossible leur adoption ? ...ah, ben non, non plus. En même temps ça fait sens : qui a envie qu'un vieux chat sidaïque vienne gratter son poil gras dans sa tasse de thé (payée 5 euros)? Qui dit "chat pas hyper glamour" dit "adieu les dollars". Non, de jolis et jeunes chats, c'est bien, ça rend les gens fous, ça marche du tonnerre, j'entends d'ici le tintement ininterrompu des piécettes sur le comptoir. 

En somme, 1. ces chats n'étaient pas "en cage dans un refuge", comme le crient, outrés, les adorateurs du Café des Chats; 2. ils étaient facilement adoptables (sociables, gentils, en bonne santé), mais maintenant, ils sont juste voués à passer leur existence 7j/7, 10h/jour au milieu d'une foule d'inconnus (d'abord une trentaine de clients prévus, mais Mme Gandelon assure une vingtaine de places en plus prochainement - attention, magie du Tetris, 20 places en plus dans le même espace!), dans un lieu trop petit (oui, je trouve cela trop petit pour 12 chats), avec peu de lumière naturelle et des conditions douteuses (trois litières pour douze chats = crottes par terre dans la salle de restauration, bien évidemment (j'en ai une charmante photo dans mon disque dur - du reste, un chat malpropre n'est-il pas un chat perturbé? Mmhh)). 

Quoi qu'il en soit, la patronne tire donc sur cette corde si sensible des "pauvres petits chats", elle a trouvé des accociations suffisamment peu soucieuses de la cause animale pour lui en fourguer une douzaine, très bien très bien. Bon, sinon, c'est vraiment génial de voir que tant de gens (12000 "Like" sur la page, 1000 mails de résa de retard à traiter, 2 répondeurs téléphoniques saturés, 300 clients refoulés le jour de l'ouverture) se préoccupent de la cause animale (je me demande où sont ces 12000 personnes quand un refuge ferme faute de moyens financiers).

Sauf qu'il y a un truc qui me dérange... Voyons voir. Ces gens, je l'imagine fort bien, s'indignent lorsqu'ils entendent parler d'une maltraitance animale restée impunie (vous savez, ces chaînes de mails intitulées "prison ferme pour ce monstre dont on a retrouvé le chat étranglé dans une poubelle/battu à mort sur un bord de route/etc etc). Dans ces cas-là, la langue française n'est jamais suffisante en terme de qualificatifs péjoratifs pour désigner le maltraitant. Non, parce que bon, on a des valeurs quand même! Tout le monde est d'accord que la souffrance animale, a fortiori lorsqu'elle concerne les animaux de compagnie, bouh, c'est vraiment pas bien!

Alors, réfléchissons cinq minutes, pourquoi y a t-il de la maltraitance impunie en France ? Parce que l'animal n'est pas, peu, mal protégé par la loi, pas plus qu'il n'a de droits. Pourquoi cela ? Parce qu'ils sont encore considérés comme des biens meubles. Et pourquoi donc ? Parce que l'humain sait qu'il peut se faire du fric dessus, et vous savez comme moi que si l'humain sait qu'il y a du fric à se faire, l'éthique n'est pas franchement dans le top 3 des priorités (gisements de pétrole, nouveaux et coûteux stades pour les coupes du monde de foot, travail des mineurs... tout ça tout ça). 

Or, à moins que je ne me goure complètement, au Café des Chats, il n'y a pas non plus de droit animal. Le chat y est un droit pour le client (alors un droit "modéré", me direz-vous, cf "pas toucher les chats qui dorment", blablablabla), client qui, en contrepartie, n'a pas de devoir envers lui. En tant que client, l'homme ne peut (ni ne veut, soyons honnêtes) s'impliquer durablement, singulièrement pour le bien-être du chat qu'il vient caresser au Café, comme le pourrait (et le voudrait, cette fois-ci) un adoptant.

Car notre société est ainsi (bizarrement) faite : l'homme a de tout temps décrété avoir autorité naturelle sur l'animal (autorité que je conteste et combats au quotidien, ne cautionnant pas la toute-puissance autoproclamée et le manque d'humilité effarants de la race humaine en général). Si bien qu'en plus de le manger (je suis végétarienne, comme vous pouvez l'imaginer), de se faire des sous en le capturant, en le chassant, en l'exposant, le dénaturant, il se l'est également approprié sous le délicat terme d' "animal de compagnie", qui connaît aujourd'hui de drôles de dérives (reptile de compagnie, insecte de compagnie, oiseau de compagnie..)

Moi, "propriétaire" d'une chatte, suis paradoxalement contre ce principe. Mais la surpopulation animale (et la souffrance qui en découle) est telle dans nos sociétés (c'est là le fruit de millénaires de non-droit animal) que lorsque ma chatte est venue, abandonnée, affamée (pardon pour les violons mais il me tient à coeur d'appeler un chat un chat - haha(bis)), gratter à la porte de chez moi, je n'ai pas envisagé de la laisser dans la rue; ne souhaitant pas spécialement avoir de chat à cette époque, je me suis néanmoins engagée à lui faire vivre la meilleure vie possible, dans les meilleures conditions que je suis capable de fournir, j'ai bénéficié depuis, en échange de cela, des mille avantages que présente le fait de vivre avec elle. Je me suis assurée qu'elle ne participerait pas à la surpopulation susmentionnée en la stérilisant, lui évitant par la même occasion, mais je suis certaine que vous savez tout cela, de possibles tumeurs mammaires peu souhaitables. 

Vous parlez du business des croquettes : oui, les chats sont des carnivores. Ne pouvant pas lutter contre cette nature, ne souhaitant pas acheter d'animaux vivants afin de nourrir celui que j'héberge moi-même, je suis contrainte (j'insiste sur le choix du verbe), comme vous apparemment, d'aller lui acheter des croquettes chez le véto (du reste, elle souffre d'une maladie rénale, et sans croquettes médicalisées, elle mourra d'un coma urémique, donc le choix est assez vite vu). 

Cette démarche de sauvetage de chats errants entamée avec la chatte qui partage maintenant ma vie et ma maison, je l'ai depuis entreprise des dizaines de fois avec des chats errants et "sauvageons". Devenue Famille d'Accueil, je les ai soignés (j'ai parfois constaté mon impuissance face aux maladies contractées dans la rue : FIV, FelV, coryza chronique et j'en passe, mais étant contre l'euthanasie de convenance, cela n'a pas fait grande différence pour moi). Je les ai socialisés (taux de réussite : 100% - la meilleure école selon moi pour apprendre la patience et de l'empathie), je les ai placés dans des foyers sérieux, sincèrement concernés par leur bien-être. Tout cela, quelle que soit leur gueule, leur âge, leur caractère, leur état de santé. Non seulement je n'ai pas gagné un centime, mais j'ai carrément dépensé (je dois vraiment être conne!) les euros sans compter, faisant lorsque nécessaire des appels aux dons ponctuels chez des particuliers qui me connaissent et connaissent ma démarche, pour aider à financer des traitements dont le coût excédait les trois chiffres. Je ne demande pas à ce qu'on me remercie ou me félicite : je n'en ai strictement rien à cirer, je ne suis personne, je fais ce qui me semble juste. En revanche, je crois que ma position ne peut que renforcer la légitimité de mes propos (si besoin il y a - ce dont je ne suis vraiment pas sûre).

J'ai régulièrement des nouvelles de tous mes anciens protégés, c'est la plus belle récompense qui soit. 

Globalement, depuis le 21 septembre, je m'efforce de ne pas penser à combien de chats j'aurais pu sauver avec les 40 000 euros de dons qui ont financé le café. Drôle de société que celle où des gens semblent déborder (littéralement) de passion pour un être vivant et sont ravis de financer un système qui les renvoie pour la millième fois au statut d'objet.

Bref, tout cela pour dire que l'adoption des chats "de refuge" n'est pas une utopie, comme le disait aujourd'hui même une dame sur la page Facebook du Café. Considérer que le Café des Chats a "sauvé" ces chats, c'est se contenter de bien peu. De même que considérer que les conditions de détention de ces chats sont "optimales", comme beaucoup le font avec force superlatifs sur cette même page Facebook, c'est également se contenter de bien peu. Sous prétexte qu'ils sont "plus heureux" (qui est-on pour dire ça au juste, je n'en sais trop rien) que leurs infortunés compagnons de refuge/de fourrière/de la rue, l'attitude de mise est de hurler au génie. Bon bon bon. Si l'on transpose ce raisonnement à un autre champ d'étude, il faudrait se réjouir de la prostitution en hôtel de passe. Hourra ! Quelques coussins, un ambiance cosy (ça me rappelle quelque chose mais quoi?), du savon, un tiroir rempli de préservatifs ! C'est quand même autrement plus chouette qu'une passe vite faite entre deux voitures sur le parking d'Auchan.

A quoi bon se questionner sur le fond si la forme est acceptable ? C'est vrai quoi merde. 

Bon, vous l'aurez compris, en tant que personne engagée dans la protection animale, je ne comprends tout simplement pas cet engouement zombifiant pour le café des chats. Les consciences sont comme anesthésiées par l'excès de "mignon" et le nuage de fumée "protection animale" répandu avec force par la patronne. Ce n'est pas la première fois que je constate que l'homme ne réfléchit pas beaucoup face à l'innovation qu'on lui propose, mais c'est la première fois que cela m'emmerde autant, en ce sens que pour la millième fois, les retombées négatives du concept ne sont pas sur l'homme mais sur l'animal. 

 

En effet, je pense et j'affirme que la démarche de Mme Gandelon nuit considérablement aux avancées possibles de la cause animale, et puisque les chats y sont encore et toujours relégués au statut de faire-valoir commercial, elle nuit également aux possibles avancées du droit animal inexistant en france. L'humain, au Café des Chats exactement comme au zoo, au cirque ou dans une animalerie, se "déconnecte" du reste du vivant, en ceci qu'il le domine (le client est roi, pas le chat, il faudrait vraiment être très très très naïf pour croire le contraire) et s'octroie des droits sur lui, une fois de plus. Je souhaite défendre l'idée qu'une interaction avec l'animal ne s'achète pas : elle se mérite. C'est un questionnement qui va, d'ailleurs, au-delà du problème du droit animal, en ces temps où il serait bon que l'humain comprenne que son manque d'humilité, de modération, de sobriété vis-à-vis de la nature a un impact irrévocable sur la planète à qui il doit la vie (mais c'est un autre débat!)

J'entends bien que votre discours est assez modéré et penche du côté du "qui vivra verra"plutôt que du côté "c'est l'idée du siècle". 

Mais vous écrivez vous-même : "Vivre sans servitudes est une recherche millénaire chez nous quand les chats eux, ont trouvé ça tous seuls ! "; comprenez donc que je me tourne vers vous pour ne pas laisser le bénéfice du doute à ce juteux commerce. 

Le propre d'une anesthésie est que l'on s'en réveille : je vous demande tout bêtement de m'aider à réveiller les gens au sujet de l'incohérence éthique FONDAMENTALE que représente le Café des Chats. Peu importe la façon dont on déguise l'exploitation : je suis contre. 

Le silence tonitruant des grandes associations de protection animale (exceptions faites de quelques mollassonnes interventions par quelques porte-paroles fort peu combatifs) me sidère. Et vous, qu'en pensez-vous ?

Je vous remercie de m'avoir lue, et si vous souhaitez me répondre, j'en serai ravie. 

Charlotte 

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